Oh my god ! diraient les Anglo-saxons. En effet, inutile de passer par quatre chemins pour affirmer que Apocalypse Now est un pur chef-d’œuvre. Le générique terminé, on a la conviction d’avoir assisté à un très grand moment de cinéma. Peut-être l’œuvre ultime sur la guerre, les hommes, la folie. Devant ce film immense, il faut confesser son impuissance à l’analyser. Réduire ce très grand film à quelques thèmes serait non seulement simplificateur, mais surtout, ce ne serait rendre justice à sa genèse tout comme à son créateur.

Ce qui semble univoque, c’est la façon dont Coppola endosse tour à tour la panoplie du documentariste, du psychanalyste, de l’ethnologue. En tant que grand reporter du conflit vietnamien, Coppola place sa caméra comme personne, filme des plans d’une force et d’une puissance émotionnelle sans commune mesure jusqu’alors. Curieusement, le grand spectacle « coppolaien » apparaît si brut et authentique qu’on le croit débarrassé de « mise en scène », et proche d’une certaine réalité militaire. Au reporter suit un historien ; à la capture de l’instant, suit la volonté de saisir toute l’ampleur du conflit, en comprendre ses tenants et ses aboutissants, par le biais notamment d’une discussion mouvementé à propos de la difficile décolonisation.

Comme pour Le Parrain, Apocalypse Now est habité par une constante volonté de comprendre la nature humaine et les tréfonds de l’esprit, de l’âme. Le capitaine Willard n’est rien d’autre qu’un soldat meurtri et martyrisé : la folie est son double, le sacrifice, son destin. Quelles que soient ses motivations, la guerre du Viêt-Nam le possède, l’armée en fait son levier d’exécution. Résigné ou déchu, son chemin ne peut plus quitter cette terre ; son corps détaché, n’est plus que le jouet d’un esprit à jamais enfoui dans les profondeurs du pays. Dans cette mise en abîme, la mise en scène lorgne du côté du delirium, d’une atmosphère de fête foraine et de trains fantômes « massacre ». L’accompagnement musical, la théâtralisation de l’environnement confirment l’idée que le chemin parcouru est tout autant une descente aux enfers qu’un effroyable spectacle de la mort, de leur mort.

Mais Apocalypse Now, c’est aussi une formidable aventure anthropologique. Après l’effroi, vient le temps de la stupéfaction, de l’émerveillement. Coppola part à la découverte de l’Autre, de peuples comme l’ont entrepris les plus grands noms de la discipline. Les pratiques initiatiques, les mécanismes de la fascination, du culte, du pouvoir et de ses représentations, tout comme la sensibilité vis-à-vis de la chair, en sont les thèmes les plus symptomatiques. Aux M-16 frénétiques succèdent des temples où la tragédie humaine se lit à travers des représentations héroïques et sacrificielles. Willard et Kurtz sont les mêmes personnages d’une même aventure dont le cheminement est aussi celui du spectateur : entrer est ne plus en sortir, ne plus jamais l’oublier.