Le cinéma envahissant

"Je crois à l'invasion. Je crois qu'au lieu de s'évader par une oeuvre on est envahi par elle. [...] Ce qui est beau c'est d'être envahi, habité, inquiété, obsédé, dérangé par une oeuvre." Jean Cocteau

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vendredi, décembre 16 2005

Lost Highway (1997) de David Lynch

Le générique s'ouvre, le coeur bat et le souffle est retenu. Alors que David Bowie accompagne musicalement cette route bitumée qui défile sous nos yeux, le spectateur se rend progressivement à l'évidence : il vient d'assister à un grand moment de cinéma. Lost Highway est de ce genre de films dont on ne quitte jamais, convaincu d'avoir assisté à une sorte de "big bang" particulièrement déstabilisant, éprouvant pour toute personne normalement constituée.

Tenter de faire une analyse de ce qui s'est déroulé dans notre tête est loin d'être une sinécure. L’exercice devient rapidement un calvaire dès lors que l'on essaye de dégager du "chaos" une cohérence, une logique. Que s'est-il passé ?

Lost Highway est une sorte de voyage temporel à la recherche d'une identité, d'une sensation que l'on souffre avec le caractère principal. La traversée de ces espaces physiques, cérébraux s'affranchit totalement des lois telles qu'on les connaît. C'est un chemin hasardeux, tortueux où chaque détour est scruté de l'oeil du cinéaste, amusé de nous suprendre, de nous perdre. En entrant avec Fred Madison dans ce passage obscur de sa maison, on découvre une représentation de son esprit, de ses peurs, de ses frustrations.

Mais c'est peut-être aussi une métaphore d'un pandémonium supposé ou réel. Démonette toute de noire vêtue, Renée est le suppôt de la Tentation, l'archange du vice, du plaisir. Elle est le coupable des troubles psychiques de Fred et Pete. C'est aussi un univers dominé par la photographie brûlante (lumière ensoleillée, chaleur, moiteur de la chambre), une vision de l'enfer carcéral, d'une condamnation issue d'un jugement factice. Le monde représenté tant à devenir cette réalité que le "héros" tend à fuir; ce présent basé sur le passé auquel il n'est plus maître, et ce futur dont il n'assume pas les responsabilités. Encore une fois, le temps est brisé, la trame logique rompue.

A moins que ce ne soit une histoire d'amour sensuelle, faite de romance insolente et surréaliste ? Touchée par la grâce de Patricia Arquette, frappée par la puissance des mots, la force de cet "idylle" réside peut-être dans le pouvoir de convoitise que génère ce modèle féminin. Renée est véritablement l'objet de rupture, du couple, du temps, de l'espace. Elle cultive les passions, la jalousie, la violence. Dès lors, l'histoire devient cynique, et les hommes, ses serviteurs.

Mais c'est quoi, au final, Lost Highway ? C'est un peu de cela et tant d'autres choses. Un film tellement riche, fascinant, attirant, repoussant, qu'il est impossible d'en saisir les contours. Il est totalement vain de vouloir l'enfermer dans un carcan thématique que l'on appelle registre. On sent David Lynch envahi par un nombre incommensurable d'idées, écrasé, enfermé dans son support qui n'est pas à même de restituer sa démesure créatrice. Ce cinémascope est définitivement trop étroit pour lui, tout comme cette histoire trop courte. Pour donner davantage d'indices au spectateur quant à son génie créateur, Lynch use de l'accompagnement musical et de la photographie; utilise les ruptures de tons, de couleur, de plans.

Il est inutile de vouloir insister plus longtemps sur l'analyse du film. Lost Highway ne se décrypte pas, mais se vit. C'est un film multi-sensoriel que l'on reçoit comme une goutte d'eau sur le visage; que l'on ressent comme le souffle violent d'une tempête ou que l'on goûte à l'instar du délicieux parfum de Patricia.

Une chose est sûre : de l'apparent chaos qui semble régner dans l'esprit du géniteur ressort un incroyable aboutissement mise-en-scénique. Le cinéphile a t-il touché le Saint-Graal cinématographique ? Probablement. Du moins, il a vécu un film qui peut être l'incarnation à lui seul de l'essence artistique du cinéma.

mercredi, décembre 7 2005

De battre, mon coeur s'est arrêté (2005) de Jacques Audiard

De battre, mon coeur s'est arrêté est-il un film sur l'humanité et la rédemption ? Le titre et le contenu de ce très beau film pourraient le justifier.

Jacques Audiard nous offre la démonstration de ce qui fait peut-être de nous un humain, et plus particulièrement de celui que nous sommes en ce début du XXIe siècle, dans un monde dominé et dynamisé par la société urbaine.

L'humain de Jacques Audiard - Thomas - se définit par un environnement dans lequel il évolue. Ici il est question d'un milieu immobilier et où notre personnage incarne un agent. Cette activité amène naturellement les individus à entrer en contact les uns les autres, pourtant, ce mécanisme ne semble pas fonctionner.

C'est que l'humain se caractérise aussi par un horizon social, or, celui de Thomas est particulièrement restreint. Au-delà de ses contacts commerciaux qui ne sont que des mensonges, l'étendue de son champ visuel et social se limite à son père et à la musique de son baladeur qui le rend plus encore encerclé. Ce n'est pas la voiture et son habitacle qui permettent à notre "héros" de s'échapper, ni le cadre de la caméra qui semble l'emprisonner, reserré pour mieux l'étouffer. Non, Thomas est bel et bien victime du paradoxe du nouveau citadin.

On peut définir aussi l'humain par sa capacité à communiquer et les rapports qu'il entretient avec le reste de ses congénères. Ici, les blocages se manifestent à plusieurs reprises, si bien que la fluidité sensée caractériser la normalité des rapports humains devient crispation, lorsqu'elle ne suscite pas la violence et le rejet misanthrope. "On s'est tout dit" fustige son père. Est-ce le résultat d'une impossibilité physique de communiquer avec l'autre ou l'incapacité, le refus de communiquer ?

Dès lors, notre homme Thomas cherche une rédemption, bien conscient que son chemin est entravé par quelques obstacles, ou du moins, n'est pas celui qu'il voudrait continuer. Une nouvelle voie s'ouvre à lui par le biais de la musique, jouée cette fois-ci, non simplement écoutée passivement. Le piano apparaît ici comme la combinaison des différents éléments énoncés précédemment. Il est un outil qui peut permettre à Thomas de s'ouvrir, mais en même temps, l'exercice qu'il nécessite le contraint à un certain repli. Pour se libérer des derniers fers qui le tiennent, Thomas choisit alors la fuite en avant, avec tout ce que cela implique pour un personnage fragile et désabusé.

Romain Duris campe avec brio cet humain, trépidant et désorienté. Il est totalement impliqué dans ce rôle insaissiblable. Jacques Audiard, est quant à lui, le chef-d'orchestre doué de ce film inclassable, à la mise en scène tantôt retenue et légère, tantôt brute et lourde. Oeuvre psychologique et conte âpre aux allures vengeresses, le film de Jacques Audiard n'est jamais l'un ou l'autre. C'est peut-être sa force comme sa faiblesse, mais aussi ce qui fait sa singularité.

mardi, décembre 6 2005

Le cauchemar de Darwin (2004) de Hubert Sauper

Les mots peuvent-ils ici exprimer davantage que ce nous montrent les images ? Il faut rendre à Hubert Sauper le mérite d'avoir réalisé un tel documentaire et nous prouver - images à l'appui et si besoin en est - que la misère humaine n'est pas une fatalité dictée par la providence divine, mais au contraire, le ressort des hommes, et en particulier celui des Occidentaux. La liberté n'est qu'un vain fantôme lorsqu'une classe d'homme peut affamer une autre impunément. Cette citation de Jacques Roux trouve ici un écho insoupçonné. Deux cent douze ans après avoir été prononcée, sa valeur demeure intacte, sa portée, totale.

Loin des recherches occidentales actuelles qui se penchent sur la notion de développement endogène, où les populations locales participeraient selon leurs capacités et leurs choix économiques, culturels au processus d'ensemble ; ici, il n'est même pas question de progrès.... mais plutôt d'un monstrueux paradoxe. Berceau de l'humanité, la région des Grands lacs africains est connue pour être riche de ressources naturelles. Loin de l'image de l'Afrique semi-aride ou aride, cette zone dominée par un climat tropical humide - à saisons alternées - ne devrait pas être l'expression de la famine...et pourtant. Le poisson, en l'occurence la perche du Nil introduite a posteriori dans le lac Victoria fait l'objet d'un commerce occidentalo-occidental d'envergure dont les autochtones en sont exclus. L'exploitation unilatérale de ce grand commerce qui conduit des centaines d'avions à se poser sur le sol de la Tanzanie génère un profit qui ne concerne pas les populations, pas mêmes les retombées socio-économiques que cela pourrait engendrer. Les diverses structures installées sont issues de capitaux étrangers, et se limitent pour la plupart à des infrastructures agro-industrielles dirigées et contrôlées par des Blancs. Les poissons préparés sont expédiés vers l'Europe, laissant aux populations les détritus restants.

Il y a pire que de ne pas faire profiter autrui de son profit : celui d'apporter la mort. C'est l'un des effets pervers de ce système, où via les avions cargos, circulent des armes clandestines qui alimentent les guerres civiles du bassin congolais. Commerce prédateur ? Très certainement.

Dès lors, la démonstration du cinéaste est entendue : le système actuel qui repose sur la mondialisation des échanges, des capitaux et des hommes ne profite qu'à une couche restreinte de privilégiés qui spolient la grande majorité des plus démunis. Les quelques discours et autres conférences élitaires filmés ici sont la preuve d'une incroyable hypocrisie quant à la réalité concrète vécue par les habitants du pourtour du lac Victoria.

En plus d'être finement mis en scène, le documentaire d'Hubert Sauper est une oeuvre incroyablement limpide et pédagogique. Il insiste sur cette idée fausse, prétexte utilisé par l'idéologie consumériste qui voudrait que cette situation cauchemardesque soit la résultante de la "nature". Il n'y a pas de déterminisme naturel, mais une responsabilité humaine collective, en l'occurence celle d'un commerce international unilatéral qui exploite la vulnérabilité des plus exposés. Dans cette perspective, ce film est d'intérêt public. Vivement recommandé.

vendredi, décembre 2 2005

Tueurs nés - Director's cut (1994) de Oliver Stone

Difficile de ne pas penser lors de la vision de ce film à Sailor et Lula. Au road movie onirique et vicieux de David Lynch, Oliver Stone nous sert ici un néowestern sauvage et totalement irrévérencieux. Sans entrer dans la vive polémique répandue dans nos contrées gauloises ainsi qu'outre-atlantique, le film se place continuellement sur le fil du rasoir. Entre la comédie trash sur fond de sitcom décalée - qui fait sourire - et la critique de l'influence télévisuelle occidentale, on trouve un patchwork assez virulent qui oscille entre mauvais goût et déstabilisation choquante lorsqu'elle n'est pas décourageante. Si Stone ne fait pas ouvertement l'apologie de la violence - enfin, du moins on l'espère - sa mise en scène et son utilisation frôle parfois les limites d'une certaine "moralité". Le scénario - passable - se laisse suivre sans déplaisir, il est surtout mis en valeur par un montage ébouriffant, et sa capacité à compiler une multitude de formats différents (super 8, 16, 35mm). "Really impressive". La photographie et la musique sont dans le ton exhubérant du film, elles accompagnent des acteurs cabotinant en permanence. Outre les deux héros principaux du film, on notera au passage la performance de Robert Downey Jr. et Tommy Lee Jones, véritables piles électriques amphétaminées. Un film curieux, excessif, et problématique. Difficile en effet de porter une opinion tranchée sur cet OFNI. Est-ce un brûlot anti-médiatique ou simplement un pur produit en réaction à un certain ras-le-bol du conformisme cinématographique de son temps ?

mardi, novembre 29 2005

Domino (2005) de Tony Scott

Tony Scott est très énervé. Il nous l'avait déjà démontré dans son Man on Fire précédent, mais ici, tout est démultiplié jusqu'à l'usure. La mécanique de son cinéma repose pour beaucoup sur l'utilisation d'un très grand nombre de plans (des dizaines à la minute) associés dans un montage "tendu", qui confère au tout, un rythme effréné. Mais rassurez-vous : derrière la frénésie de la caméra (Tony Scott filme comme un fou soudainement libéré de sa camisole) se cache un maître doué. Le résultat est un effet "big bang" dans la tête du spectateur. La mise en scène ouvre une "nouvelle" dimension où les trois autres se confondent, pour en faire jaillir une autre, quelque part entre l'obturateur du projecteur de cinéma et ce qui se passe à l'écran.

Dans cette histoire qui se frotte à divers genres, se distinguent un scénario alambiqué (Richard Kelly) et des acteurs talentueux. Outre les Mickey Rourke et Christopher Walken (plus effacé), véritables "gueules" de service, il y a la ravissante Keira Knightley, même si le mot "dévastatrice" serait plus approprié que celui connotant un conte de fée. Ce n'est pas à une princesse que nous avons affaire ici, mais à un redoutable modèle transformé en "killeuse" sexy. Tony Scott n'a probablement jamais aussi bien filmé une telle rebelle sensuelle, même si on lui reconnaît certains dons en la matière (Patricia Arquette dans True Romance).

Le plus américain des metteurs en scène britanniques ne passe pas quatre chemins pour aller droit où ça fait mal. Il se moque de la convenance et du bien-pensant hollywoodien, de sorte que le tout est particulièrement démonstratif et irrévérencieux, corrosif et clinquant. Son film sent la sueur et la poussière, servies notamment par la très belle photographie de Daniel Mindel (le rendu ocre est vraiment magnifique). Cependant tout n'est pas parfait. A force de succession de plans en tous genres, la mise en scène a tendance à manquer d'un point de vue, ce que la distanciation artistique (rendue possible par la multiplication des sujets, de leurs formes, de leurs apparitions) contribue à renforcer. La mécanique sur laquelle repose le film tourne quelque peu à vide vers le dernier tiers. Sans doute manque t-il un certain "fil conducteur" pour donner au tout davantage de cohérence, et éponger le caractère trop "éclaté" du film.

Cela dit, le film n'en reste pas moins l'un des actioneers (N'est-il que cela ?) les plus intéressants qu'il nous a été donné de voir depuis des lustres. Si le final de True Romance était séduisant, ici, sa puissance visuelle laisse bouche-bée (tout est multiplié par 100). Même si Tony Scott se range plutôt du côté des chevillards que des orfèvres, son cinéma n'est pas pour autant démérité, et reste pour le moins stupéfiant d'intensité. Voir Domino sur un grand écran est une expérience cinématographique singulière, recommandable à n'importe quel amateur du Septième art et des nouvelles expérimentations visuelles. Aux antipodes du dernier film de Cronenberg (tout les oppose ou presque) et à un public visé foncièrement différent, Domino est pêut-être la démonstration la plus efficace quant au fait que le cinéma se distingue avant tout par sa mise en scène. Mais c'est aussi un morceau de son temps. Energique, multicolore, métissé, il est un témoin de la diversité et de la richesse des cultures contemporaines. Les choix d'accompagnement vidéo et musicaux en sont les meilleurs exemples à ce sujet. Abrupt mais sincère, tape-à-l'oeil mais passionné, ce film est une franche réussite, n'en déplaise aux mauvaises langues habituelles.

vendredi, novembre 4 2005

A history of violence (2005) de David Cronenberg

Peu importe si A history of violence n'est pas le meilleur film de David Cronenberg. Il est suffisamment sournois, vicieux pour être totalement cohérent avec le reste de son oeuvre, et assez audacieux et abouti pour être un grand film tout court. Le canadien est un malin. Non seulement il a le courage de traiter un sujet rassassé, mais en plus il a le culot de se jouer des conventions du genre, dans une formule que l'on pourrait résumer par "digérer, s'approprier les stéréotypes pour mieux les contourner et surprendre son public". Si les thèmes délicats du rapport à la violence, sa nature et ses manifestations ont déjà été esquissés par un certain nombre de cinéastes (on pense à Sam Peckinpah dans Les chiens de paille), Cronenberg nous propose ici une autre façon d'appréhender le phénomène, dont le contenu artistique et sociologique doit susciter notre curiosité.

Le message principal tend à nous montrer que la violence, imagée, représentée par chacun d'entre-nous n'est pas celle que l'on croît. Pulsion destructrice, elle est un exutoire des frustrations inhérentes au genre humain, une manifestation de la complexité de notre personnalité. Au delà de la question sur la nature de cette violence, le cinéaste nous fait réfléchir sur les rapports hypocrites qu'entretiennent la société contemporaine - US ? - avec elle. Dans une fédération où certains Etats sont célèbres pour l'inscription de la peine capitale dans leur code pénal, la violence peut être légitimée, justifiée, du moins pesée. Une autre violence, pas radicalement différente quant à sa nature et son objet, mais à la manifestation singulière, est elle, rejetée. Comment faut-il interpréter toute cette ambiguité dans notre rapport à la violence ? A vous de construire votre point de vue. Le cinéaste lui, se place judicieusement sur le fil du rasoir, et n'a pas choisi de trancher. (le très beau final est là pour le rappeler).

Comme à l'accoutumée chez David Cronenberg, la mise en scène est sobre et espiègle. Elle est tenue par de grands moments d'austérité, soutenue par une caméra qui se pose et qui réfléchit sur ses sujets et leur situation. Cette sobriété est courtcircuitée par des soubresauts qui jaillissent à l'écran, intenses et forts. Il n'est jamais question ici de chaos soudainement relâché, mais de maîtrise, tant l'ensemble est conduit d'une main de maître. Cette action pourtant brutale et furtive, n'est pas pour le moins lisible : sens du cadre et qualité du montage y sont pour quelque chose. Fidèle compositeur du canadien, Howard Shore trahit peut-être à quelques moments cette finesse artistique par des compositions trop "heroic-fantasy-enne", même si l'ensemble demeure équilibré et juste. Quant à l'interprétation, elle est servie par de très bons acteurs, au jeu mystérieux et ambigu, tendu mais retenu, sans jamais tomber dans l'excès. David Cronenberg prouve à nouveau (doit-il encore le faire ?) avec ce film que son cinéma est remarquable, mais surtout, il démontre qu'il est possible dans un univers hollywoodien castrateur pour un artiste, de réaliser des films conciliant habilement la "commande" et la singularité.

mardi, octobre 25 2005

Irréversible (2002) de Gaspard Noé

Ce qui va suivre est une critique dithyrambique. J’assume toute la subjectivité que cela sous entend.

Même si Monica Bellucci est plus souvent une cruche constipée à la palette de jeu réduite à son expression la plus simpliste ; si le propos est parfois ambigu (quant à la nature et au statut de l’homosexualité) et le contenu visuel parfois « too much », le film de Gaspard Noé a tout d’un chef-d’œuvre artistique dans une époque où la censure est de plus belle, où l’art est menacé par un format tout mâché, préconçu, imposé par la sacro-sainte loi du marché dans lequel le « cinéma » est vu d’abord comme un objet de rentabilité. Alors oui, dans ce cas de figure, le travail de Noé est à marquer d’une pierre blanche. C’est un film abouti dans le sens où le metteur en scène va jusqu’au bout de ce qu’il entend, imagine dans le passage de l’esprit au tournage. Son cinéma n’est pas là pour faire des compromis, n’y faire du racolage, c’est un morceau d’art brut, libre.

Inutile de revenir ici sur tout ce qui a été dit à propos de la monstruosité, de la vengeance dépeinte de sa manière la plus abrupte, la plus crue, par un cinéaste qui refuse toute concession. Penchons-nous davantage sur d’autres thèmes que ce très beau film comporte. Irréversible est un drame humain, et au-delà social. Ce que Noé avait déjà abordé dans ses deux précédents métrages (Carne et Seul contre tous) ont été poussé sans doute à leur paroxysme : la violence comme exutoire des frustrations sociales, inégalitaires. La violence qui ressort de chacun des protagonistes est celle d’un immense sentiment d’injustice dans un monde déboussolé, où les rapports sociaux sont tendus. Que ce soit Marcus, ou le Ténia, ce qui engendre cette violence chez eux, c’est l’agression d’un certain nombre de facteurs d’inégalité sociale décuplant l’animosité, renforçant la rancœur d’un monde vu comme inéquitable, partial. Dans ce sens, on pourrait entrevoir le viol commis par le Ténia comme une vengeance sociale, un acte ordurier contre une parvenue luxueuse et propre, rabaissée sur le sol sale d'un souterrain, au même niveau que l'auteur du crime. Dans cet univers, les actes sont comme l'épée de Damoclès qui s'abat fatalement, à la manière de l’injustice socio-économique représentés le chômage, l’exclusion, et la marginalité.

Sur le plan artistique, Noé est un virtuose. Il manie la caméra comme personne, s’aventure dans des expérimentations mise-en-scéniques audacieuses et percutantes. Inutile de s’acharner sur le fait qu’il n’aie pas inventé le montage « réversible » (il ne l’a jamais prétendu), mais plutôt de souligner la fluidité de l’ensemble, du sens de l’espace et du cadre. Les sublimes plans-séquences sont sans doute parmi les plus beaux jamais filmés, faisant entrer Noé dans la catégorie des grands filmeurs, à l’instar de Mikhaïl Kalatozov.

Comment ne pas saluer dans cette optique, le génie de Gaspard Noé ? Après Carne et Seul contre tous, Irréversible confirme ici que nous avons affaire à un grand, peut-être le cinéaste français le plus doué de sa génération. Quand le talent se conjugue avec le courage et la témérité, le cinéma ne peut que mieux s’en tenir dans une époque où on le dit « mort »…

mercredi, octobre 12 2005

Videodrome (1982) de David Cronenberg

Quelle claque ! Est-ce enfoncer une porte ouverte que de dire que le film de Cronenberg est visionnaire ? Très certainement. La télévision est ici instrument de contrôle, de manipulation; elle exerce un pouvoir magnétisant, ensorcelant sur des spectateurs qui la boivent comme le calice de la messe. Cronenberg ne s'y trompe pas d'ailleurs, puisqu'elle est chez lui un moyen de thérapie, un lieu de confessionnal. Instrument dangereux, abrutisant qui retourne comme un gant sa cible, quitte à lui faire dire et faire tout et son contraire (en l'occurence ici Max Renn). On pourrait en discuter sur de longues pages tant les thèmes sont riches, et la mise en scène audacieuse. Le fim est à la mesure du petit écran : fascinant. La photographie est très belle et très détaillée, la musique d'Howard Shore toujours aussi adéquate ; ni anecodtique, ni exhubérante, elle n'est pas là pour appuyer démesurément le film, juste pour souligner ici et là certaines séquences. Un grand film servi par des acteurs toujours aussi bien dirigés par le canadien. James Woods est parfait en producteur télé un peu confus face à des personnages environnants tous plus éngimatiques les uns que les autres.

PS: A ceux qui aimeraient le découvrir, je recommande très fortement la somptueuse édition de l'éditeur new-yorkais Criterion qui rend pleinement hommage à ce film. Elle propose une très belle image, accompagnée de suppléments très intéressants le tout dans un packaging très original.

lundi, octobre 10 2005

Les Frères Grimm (2005) de Terry Gilliam

Mettons tout de suite les choses au clair. Même si le dernier film de l'ex-Monty Python sent la "coupe" à plein-nez (montage charcuté) et est victime de choix de forme et de casting parfois incongrus, tâche est de reconnaître que l'univers créé est suffisamment inventif/débridé et décalé pour être totalement cohérent avec le reste de l'oeuvre de Terry Gilliam. Quelle mouche a pu bien piquer les critiques presse pour être aussi sévères à son égard ? Mauvaise foi ou exigences trop poussées vis à vis du cinéaste ? Certes, le film est un divertissement piloté pour une large part par les producteurs-castrateurs Weinstein ayant causé moult maux au metteur en scène, mais le résultat final laisse à penser -comme l'a suggéré le créateur du site Resetmag.com que nous saluons au passage - que le réalisateur semble fonctionner dans un travail d'opposition avec son environnement socio-professionnel comme il l'a si bien démontré depuis Brazil.

La mise en scène est à l'image du portrait de cet homme de main du général Delatombe (brillamment campé par Jonathan Pryce): un opéra où s'entremêlent pour le plaisir et dans le respect du conte, clinquant, féérie, cruauté. Laissez-vous porter par tous ces plans magnifiques où la pureté plastique côtoie le baroque et le "kitsch". Si les décors ont parfois un rendu "carton-pâte", ils participent complètement à l'aspect suranné et naïf du conte. Comment ne pas penser alors au travail de Ray Harryhausen - nous rejoignons ici le point de vue de Christian Viviani de Positif - sur des films comme le Choc des Titans (séquence des 3 sorcières aveugles) ? Ce "bric-et-broc" visuel contribue à renforcer les clichés et le "comique" pleinement assumés notamment par des acteurs qui surjouent en permanence. C'est pourquoi il convient de rendre à César ce qui lui appartient, de comparer le dernier film de Gilliam -même bridé- avec ce qui est projeté chaque semaine sur nos écrans. Si les Frères Grimm n'est pas le chef-d'oeuvre de son auteur, son univers bariolé et incroyablement beau représente sans doute l'aboutissement du conte à l'écran. Il distille un plaisir qui nous renvoit directement aux Aventures du baron de Münchausen. Malgré quelques "tocs" (que nous pensons assumés), le spectacle offert ici en vaut la peine : yeux écarquillés d'émerveillement et sourire radieux garantis !

jeudi, septembre 29 2005

Rocketeer (1991) de Joe Johnston

Rocketeer est ce que l'on pourrait appelé un film castré, ou pour utiliser un terme quelque peu galvaudé, "malade". Si ce n'est pas un mauvais film en soi (le fond scénaristique et le ton sont fidèles à l'esprit de la bande dessinée), les choix formels sont très discutables. En effet, la mise en scène de Joe Johnston est tout sauf audacieuse, si bien que le film manque continuellement d'ambition, d'une corpulence qui aurait pu le sortir de la monotonie visuelle hollywoodienne. Le Monsieur n'insuffle à aucun moment de personnalité à son oeuvre, si bien qu'à de nombreux instants, on serait tenté de crier: "merde, s'il avait fait comme ça... ça aurait pu donner ça..." Cette fadeur se retrouve un peu dans le casting et la figure de Howard Hugues, personnage consensuel qui mériterait un traitement un brin plus excessif, tourmenté. Timothy Dalton, qui sert habilement la figure aventuresque emblématique Erol Flynienne demeure désespérement seul à jouer avec autant d'énergie. La musique ennuyeuse ou barbante (au choix) couronne un ensemble désespérement tristounet. C'est une déception au final, même si tout n'est pas vilain ; l'univers des années 30'' est plutôt joli, un peu dans la même tonalité du Dick Tracy de Warren Beatty sorti en 1990, dont le film fait drôlement écho. Dommage que Rocketeer ne soit qu'un Blockbuster gentillet, trop carré, et qu'il manque d'un zeste de folie mise-en-scénique qui aurait pu donner un film mémorable sinon cossu.

samedi, septembre 10 2005

Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper

Massacre à la tronçonneuse n'a jamais été ce que le titre insinuait : ce n'est pas un film gore. La présence de sang est réduite à sa simple expression, surtout si l'on considère les standards actuels en la matière. Non, c'est plutôt une monstrueuse anatomie de la misère, de la bestialité et de la folie qui caractérisent les hommes. Il s'agit pour le cinéaste de "dire la vérité" (Cf. son interview), autrement dit, de dresser un portrait beaucoup moins reluisant de la famille, celle notamment de rustres animaux asociaux, dont la position recluse renforce les troubles comportementaux (actes impulsifs, violents, etc.). Pour nous parler de ce drame qui se déroule en été 1973, Tobe Hooper s'est inspiré de l'histoire de Ed Gein le boucher et des monstruosités entendues ici et là pendant sa jeunesse. Ces faits repoussants allaient constituer un premier matériau pour construire le ressort dramatique, le reste relevant d'une mise en scène oppressive et calculée.

Tobe Hooper aurait commencé son apprentissage cinématographique en jouant avec la caméra de ses parents (une Super 8) alors qu'il avait 3 ans. Autant dire que cela se voit ! Pour son second film, Tobe Hooper donne le "la" : chaque plan étant une leçon de cadrage, de découpage de l'espace visuel, le tout avec un grand sens du détail et de la précision. Aidé d'une mise en scène qui allie la viscéralité au "documentaire", le film est un pur concentré de tension éprouvante, où la mort n'est pas un acte facile. Le négatif (16mm contre les 35mm habituels) et la photographie de Daniel Pearl contribuent fortement à cette atmopshère poisseuse. Tantôt écrasante et brûlante (on transpire avec les acteurs sous ce soleil texan), elle sait se faire rouge brun lorsque l'ambiance le suggère. Car il s'agit bien de la grande qualité artistique du film, de son haut pouvoir suggestif ; En effet, Hooper a raison lorsqu'il annonce que "notre imagination dépasse tout ce qu'il peut montrer à l'écran". Il faut donc travailler en ce sens, aider le spectateur à créer lui-même ses émotions, à frémir "en direct" avec les protagonistes. La musique composée par le réalisateur en personne, est un ensemble de bruits, de sons collés ici et là pour souligner un acte, offrir aux acteurs toute la démesure de leur folie : Ed Neal en "auto-stoppeur" est en ce sens, un modèle. The Texas Chainsaw massacre (titre original) a tout d'un grand film d'effroi. Il sacre dès le premier tour, le talent d'un grand cinéaste. Il sondera de nouveau la folie de l'homme dans un autre film majeur, Le crocodile de la mort où l'on retrouve un autre acteur de talent : Robert Englund, A.K.A Freddy.

mercredi, septembre 7 2005

Last action hero (1993) de John Mc Tiernan

Last action hero ou comment John McTiernan s'amuse et se joue du spectateur ! En sus d'être un film d'action franchement jouissif et parfaitement maîtrisé, c'est un bel hommage au septième art, un pari audacieux. Rarement un film n'a autant assumé la caricature (Quel plaisir de voir "Gouvernator" surjouer et parodier sa propre image). Pour se faire, le cinéaste n'hésite pas à piller son propre cinéma, et à utiliser les "stars" hollywoodiennes et d'autres ayant fait la une du cinéma de genre. (On pense ici à Tom Noonan). Et puis, il y a ce parfum de nostalgie qui se dégage de ces actioneers 90", la mélancolie d'y retrouver un peu de sa jeunesse, l'émerveillement de retrouver les sensations de Danny Madigan lorsque nous mêmes, nous contemplions ce film jadis, sur grand écran. Mais c'est aussi le plaisir complice de goûter aux fantasmes de tout enfant devant ces super-héros : traverser l'écran pour rejoindre leurs tribulations. Ce n'est pas la BO qui contredira ce "feeling", avec ses séquences ponctuées par de grands groupes comme AC/DC, Megadeth ou encore Alice in Chains, à l'époque où la légende hard-rock vivait probablement ses derniers feux. Si John McTiernan a prouvé une fois de plus avec ce film qu'il était un grand nom du "grand spectacle" cinématographique, il essuya une nouvelle fois un échec commercial (son précédent était Medicine Man). Last action hero, un grand film sous-estimé ?

lundi, septembre 5 2005

Les indestructibles (2004) de Brad Bird

Allier le divertissement infantile tout en suscitant l'intérêt des plus grands est loin d'être un pari gagné d'avance ! Et pourtant, Monsieur Brad Bird (Le géant de fer) nous a encore étonné ! Bravo !

Non content d'être le film d'action le plus ébouriffant de l'année, Les indestructibles nous offre une vision de la société et de la famille "occidentale" enfin actualisée ! Il n'est pas question ici de prince charmant héroïque, marié uniquement pour le meilleur, apportant bonheur et amour infinis à la gentille princesse dans un monde fantasmé (Qui a pensé à la chanson douce-amère du groupe Téléphone ?). Non ici, dans le monde de ces supers héros comme dans la vraie réalité (sic), l'histoire ne finit pas là où elle devrait commencer : le mariage et les promesses initiales ne scellent en rien la réussite du couple. Sa solidité se construit en binome, avec un réel travail d'écoute et de tolérance. C'est pourquoi le scénariste-réalisteur a pensé à brosser un portrait moins daté et grossier, et a choisi les nuances pour aborder les thèmes de la vie quotidienne. Il n'est pas étonnant alors de parler d'un père de famille traversant la crise de la quarantaine ou de celle d'une jeune adolescente dont la recherche d'identité passe par le port d'une tenue différente (mèche de cheveux). La morale (que serait un dessin animé sans elle ?) est intéressante tant elle renvoie à ce qui fait défaut chez chacun d'entre-nous : un esprit d'équipe et une cohérence de l'ensemble pour résoudre les difficultés. Sur le plan visuel, rien à redire (ce serait vraiment mesquin) devant tant de maîtrise graphique ! Les dernières technologies utilisées par les studios Pixar offrent un rendu des plus impressionnants, servant un scénario alambiqué et inventif, digne de la saga James Bond. Du cinéma divertissant et intelligent comme ça, on en redemande !

Dommage Collateral (2002) de Andrew Davis

Fidèle à sa tradition de "télé-poubelle", la chaîne qui "vend du temps de cerveau disponible" (dixit son directeur de programmation) nous a servi une nouvelle soupe cinématographique en ce beau dimanche du mois de septembre.

Alors qu'il nous avait plutôt séduit avec Meurtre parfait, remake élégant du Crime était presque parfait de Sir Alfred H., Andrew Davis est retombé bien bas avec cet avorton. Film post-11 septembre - on l'aura compris en lisant le pitch -, Dommage collateral nous narre l'histoire d'un "gentil-tout-plein" sapeur-pompier californien ayant perdu femme et fils à cause d'un (très) méchant terroriste colombien, qu'il convient bien entendu, d'éliminer à tout prix. Grrr ! Remplacez les visages et les noms et vous aurez là un parfait petit film de propagande bushienne. Scénario débilisant avec acteurs de légende (sic) le tout dans une mise en scène lisse et ultra-codée (ralentis, plans rapprochés sur actes de bravoure, etc.) : voilà pour le plan "artistique". Non, rien ne parvient à sauver le bateau du naufrage, pas même la vilaine photographie de Adam Greenberg. Si l'on est pas surpris de retrouver "Gouvernator" devant la caméra, on demeure plus dubitatif devant l'apparition de John Turturro. Qu'est-ce que ce grand acteur est venu faire dans cette galère grotesque ? Certains diront justement "qu'il faut mettre du beurre dans les épinards", mais tout de même !

Inutile d'insister plus lourdement devant tant de lourdeur et de gaucherie à l'écran. Annoncé par les programmes comme "inédit en clair", on aurait bien aimé finalement qu'il le demeure. Mais le pire reste à venir : cette fameuse chaîne de qualité (sic) risque de nous le rediffuser à l'occasion, histoire de prendre définitivement ses spectateurs pour des abrutis. Facilité quand tu nous tiens...

dimanche, septembre 4 2005

Virgin Suicides de Soffia Coppola (1999)

Un regard émouvant et sensible sur l'adolescence, ses émois, ses incompréhensions sur les thèmes de la vie baignée dans un environnement social complexe. Derrière ce fragment de vie au parfum rétro (renforcé par les teintes sépia de la photographie), c'est un drame social - sociétal ? - qui se déroule sous nos yeux, dépeint de manière subtile. Rares sont les films où la musique tend à dire/souligner aussi fortement le point de vue du cinéaste ; la BO de Air est "aérienne", en parfaite adéquation avec les images surréalistes, en apesanteur un peu comme les objets chez Magritte. On en retient un film surprenant et déroutant où chacun a sa place, son mot à dire, même le plus anodin. Une oeuvre qui annonce le talent (confirmé par Lost in Translation) d'une grande cinéaste en devenir.

mardi, août 30 2005

Broken Flowers (2005) de Jim Jarmusch

Dire que le nouveau métrage de Jim Jarmusch était attendu par les cinéphiles serait un euphémisme tant la réputation du Monsieur est importante et le casting prometteur. En effet, que peut-on demander de mieux que la réunion du zen jarmuschien avec la coqueluche actuelle des cinéphiles : Bill Murray ? Donné favori pour décrocher la palme, Broken Flowers n'est reparti "qu'avec" le Grand prix. Ce résultat a fait l'objet d'un grand nombre de débats, certains justifiant cette récompense par la légèreté apparente de cette comédie douce-amère, le ton quelque peu décalé de ce film mélancolique. Et pourtant...

C'est donc avec un plaisir non dissimulé (coupable ?) que l'on suit les tribulations de Don Johnston (avec un T s'il vous plaît) - quinquagénaire rentier d'une société d'informatique flamboyante - parti à la recherche de la mère d'un probable fils qu'il n'a jamais rencontré... Personnage énigmatique et lassé d'une vie fade, Don est l'archétype du yuppie US confrontée à une réalité qu'il a longtemps évité ou ignoré faute d'un vie professionnelle épanouie mais envahissante, de relations sentimentales nombreuses mais fragiles.

Au-delà des quelques traits ironiques en surface de cette fausse-comédie, Jim Jarmusch pose dans chaque plan une question essentielle : la course à l'efficacité et la réussite fait-elle oublier (perdre ?) le vrai sens de la vie, de ses valeurs ? Des gadgets électroniques devenus futiles pour nos vies (ouverture du film) aux symboles de la méritocratie américaine (Gigantesques demeures des quartiers résidentiels, pendentif "money", etc.) les séquences sont remplies de détails, de symboles d'une société consumériste déboussolée, en quête d'une certaine clarification, d'une nouvelle dimension dans laquelle elle pourrait évoluer.

Le monde qui s'offre aux yeux de Don est à la fois stéréotypé et décalé ; un univers étrange, incompréhensible qui échappe à un personnage blasé. Est-ce la lucidité et l'expérience d'un homme désabusé qui explique cette lassitude, ou l'ennui d'une vie finalement creuse, qui lui empêche d'être actif, de se battre ? (cf. Nous renvoyons pour cela au très original Monique de Valérie Guignabodet et aux dialogues croustillants de Albert Dupontel)

Toutes ces questions n'auraient de sens sans le talent d'un Grand. Oui, Bill Murray est un Grand. Ce truisme apparent ne sera jamais assez répété tant l'acteur est doué. Cet ancien comique (Ghostbuster) est en passe de devenir l'un des personnages cinématographiques les plus mélancoliques de toute l'histoire du cinéma (Les récents Lost in Translation de Soffia Coppola et The Life aquatic with Steve Zissou de Wes Anderson l'ont confirmé). Son faciès dégage un quelque chose d'inexplicable, un semblant de désarroi trahi par ses yeux, ce regard posé sur le vide, à la recherche d'une source d'attraction. A cela, ajouter une mise en scène sobre et touchante (comme pour Dead Man) où la caméra se fait délicate, aidée dans ses pauses par des fondus qui renforcent l'atmopshère lénifiante distillée tout au long de ce road-movie existentiel, ce chemin parcouru par un père cherchant à transmettre quelque chose à un fils dont il ne s'est jamais lui-même appliqué, à parler de la vie et de ses valeurs qu'il n'a probablement jamais saisi.

vendredi, août 26 2005

Les âmes grises (2005) de Yves Angelo

Si les dernières productions cinématographiques de ce mois se sont caractérisées par l'emphase et le clinquant (Qui a dit The Island ?), le film de Yves Angelo se distingue par la sobriété et la délicatesse. C'est l'histoire de la mort, qui se présente au premier abord dans ce faux film policier. Celle qui frappe les milliers de soldats sur le front ouest de la Grande Guerre, celle qui contamine aussi l'esprit et le quotidien de toute une société villageoise qui vit repliée dans l'espoir de retrouver les siens, dans la quête d'une hypothétique fluidité sociale qui caractérisait le milieu avant guerre.

Désillusion ? Très certainement. Le film nous brosse un portrait relativement fidèle de la société française du début XXe siècle - et c'est là sa seconde qualité, où les classes sociales s'entrechoquent (cf. audition du juge et de la "récupératrice"), et dans lesquelles les différents groupes sociaux cultivent une phase de repli. C'est dans cette phase de crispation où les élites pratiquent ce qu'on appelle la défense du corps, et où chacun entretient désespérément son habitus (protection des traditions, de ses habitudes culturelles, sociales, Cf. Myerck) que les protagonistes s'isolent (le procureur) pour mieux fuir les nouvelles réalités sociales à venir (bouleversement social né de la guerre où les anciennes élites aristocratiques sont frappés durement).

Pour nous peindre de façon réaliste ce microcosme rural, le cinéaste a choisi une mise en scène académique où la caméra se fait douce et carressante, de manière à se pencher au plus près du vécu des différents acteurs. Rien ne serait efficace sans la direction exemplaire d'acteurs de talent : d'un côté, un procureur campé par un Jean-Pierre Marielle impérial, au personnage légèrement cambré (le poids du temps), reflétant tristesse et désarroi ; de l'autre, un magistrat inique et cynique, condescendant et détestable, interprété merveilleusement par Jacques Villeret. La photographie quant à elle, est en parfaite adéquation avec le point de vue ; elle sait se faire pluvieuse et brumeuse, tout en se étant très lumineuse sur les visages des acteurs, de sorte que la tête, l'esprit (la force des hommes) sont détachés pour mieux mettre en valeur ce qui importe dans cette histoire : le poids des mots.

De ce film fort et froid, on en retient un grand moment d'humanité, une étude pointilleuse du genre humain dans ses phases les plus extrêmes et contradictoires (de l'amour à la haine, de la violence à l'espoir) mais complémentaires, ces mêmes passages transitoires qui justifient le beau titre du roman de Philippe Claudel et du film de Yves Angelo.

jeudi, août 25 2005

Gozu (2003) de Takashi Miike

Découvrir un film de Takashi Miike est toujours un plaisir - curieux, malsain (comme vous préfèrez) - tant le réalisateur est imprévisible et capable de tout. Il est intéressant à juste titre, car il demeure parmi les rares cinéastes notoires à s'aventurer dans des domaines insolites, dont il a lui seul le raison et le secret. On connaît le metteur en scène de l'ultra-violence (Ichi the Killer, Dead or Alive); avec Gozu, nous voici en présence d'un Miike "lynchien" qui nous raconte une histoire de yakusas dans une atmopshère lancinante, oscillant en permanence entre fascination et dégoût. Si le film est regorgé de surprises visuelles de taille (dont une ouverture et un final complètement déjantés), l'histoire manque néanmoins de tension dramatique. Comme à l'accoutumée chez le réalisateur nippon, le film a des problèmes de rythme; les longs plans-séquences qui s'enchaînent ont parfois fonction de somnifère. Si les acteurs sont convaincants et la photographie plutôt réussie (dans son caractère ocre), l'ensemble demeure plutôt inégal et laisse un arrière-goût de déception, voire de frustration quand on connaît les capacités de l'auteur. On en retiendra un film curieux, au climat envoûtant pour un public averti.

Chien enragé (1949) de Akira Kurosawa

Que dire devant autant de maîtrise formelle et scénaristique ! C'est sidérant.

Une grosse claque, une leçon de cinéma dont certains metteurs en scène de téléfilms policiers racolleurs et consensuels devraient prendre de la graine. Aucune facilité, aucune séduction trompeuse du spectateur dans ce polar noir de Kurosawa qui allie l'écriture et l'atmosphère de Georges Simenon, la tension et la sobriété que l'on retrouvera dans le cinéma de Jean-Pierre Melville (Le Samouraï, Le cercle rouge). Chien enragé, ce sont les tribulations d'un flic tendu brillamment interprété par Toshiro Mifune, et sa rencontre avec le commissaire Sâto campé par Takashi Shimura, dont le personnage a tout du Maigret simenonien. Kurosawa ne s'en cache pas d'ailleurs, les clins d'oeil et les références abondent (porte cigarette, regard désabusé sur le monde, sagesse, lucidité, écoute, contact social, absence de méthode précise d'investigation...). Le cadrage est parfait, les plans en plongée et les fondus sont à couper le souffle. Rien à redire, tout est maîtrisé, du plan d'ouverture jusqu'à la dernière séquence qui laisse sans voix. Au final, un film superbe, fort et oppressif, un chef-d'oeuvre en puissance. Film du mois !!

Alexandre (2005) de Oliver Stone

Fidèle, superbe et épique.

Voilà les premiers mots qui me viennent à l'esprit après visionnage du dernier long-métrage de Stone. Et dire que j'avais énormément de préjugés, qui au final, se sont dissipées au fin fond du puits cérébral de toutes mes idées préconçues infondées.

D'abord sur le plan historique (cela me concerne tout particulièrement - certains d'entre vous me comprendront ;) ). Et bien, rien à redire (ou presque), tout colle presque parfaitement. Hormis quelques détails tocs (phare d'Alexandrie, tour de Babel, cartes ô combien trop détaillées, décors babyloniens sortis tout droit de l'imaginaire d'Hollywood), le conseiller historique a été écouté attentivement, et cela fait plaisir. Stone nous délivre un Alexandre conforme aux dernières interprétations des antiquisants, notamment des travaux de Pierre Briant ou de John Mâ. De l'adolescence et l'éducation aristotélicienne qui dispense au jeune macédonien le goût pour l'oecuménisme et lui enseigne la dimension universelle de la culture, jusqu'aux fondations des cités grecques balisant cet immense territoire ayant pour but de disséminer la civilisation hellénistique en passant par la consultation de l'oracle d'Ammon-Zeus dans l'oasis de Siwah lui confirmant son ascendance divine et sa prédestinée universelle, tout y est ou presque. Car il s'agit bien de cela, d'un personnage mi-dieu, mi-homme qui fascine ces contemporains. Le geste d'Alexandre, trancher par le fer (noeud gordien) et fonder des cités est emblématique et fort : ces successeurs, les Diadoques et leurs descendants reprendront à leur compte ce projet culturel. Les ô combien récalcitrants généraux d'Alexandre, Antigone le Borgne, Séleucos, Lysimaque en tête, qui s'offensent que les barbares reçoivent la "dignité" grecque seront les premiers à imiter le geste de leur "aïeul" souverain. La fidélité du cinéaste est telle que des répliques entières prononcées par Colin Farell et Val Kilmer sont issues avec exactitude de Plutarque et de sa Vie d'Alexandre. Les batailles sont quant à elles très inspirées; déplacements, confrontations, manoeuvres : la représentation de la phalange doit se rapprocher sensiblement de la réalité historique. Selon les dires de Stone, le montage originel approchait les 5 heures, je serais curieux de savoir quels autres morceaux de la vie d'Alexandre il avait ajouté.

Et sur le plan artistique ? Excepté quelques tics de jeu d'acteur (Angelina Jolie), d'accompagnement musical (la BO a tendance a trop sur-signifier l'action ou le propos), ou de choix visuel (filtre rouge incongru), la mise en scène est clinquante, brutale, tendue. Les batailles sont incroyablement bien filmées et gérées, les confrontations sont particulièrement sanglantes et sauvages. Comment rester insensible à la photographie merveilleuse de Rodrigo Prieto, qui unie admirablement la chaleur écrasante des déserts irakiens et la noirceur de la nuit mystérieuse des palais de Pella ou de Babylone ? Visages et décors sont stupéfiants de détails, même dans les pires conditions de lumière. Bravo. Enfin que dire de l'effet visuel global, de ces plans de folie qui marquent à tout jamais votre expérience de cinéphile (travelling sur Alexandre avant la bataille de Gaugamèle, confrontation éléphantesque...) ? Tout est léché, plastiquement irréprochable. (je pense particulièrement aux plans alexandrins).

Bref, c'est du grand cinéma, du grand spectacle réfléchi, consistant, aux antipodes de certains spectacles "péplumesques" hypocrites et abrutis, anachroniques et racoleurs. Il y a quelquechose dans ce film et dans la façon de le concevoir, de le peaufiner qui nous fait aimer le cinéma et qui nous rassure quant à son avenir.

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