
Comprendre, c'est chercher à expliquer. La plupart des activités humaines font de la connaissance et de la recherche de la vérité un défi à la mesure du gigantisme même de l'humanité. Cette quête des parcelles de vérité est le propre des sciences, qu'elles soient dures (exactes) ou "molles" (inexactes). L'art en général est un domaine encore plus "mou", puisqu'il n'est régit que par des règles que l'on veut bien lui donner - a posteriori. La "loi" artistique si illégitime soit-elle, ne peut pas être le résultat et le point de départ d'une recherche scientifique. De plus, il existe autant de "lois" artistiques qu'il existe de cinéastes, au contraire de la science, qui cherche à exposer la cognition universelle. Dès lors, peut-on expliquer un film et même le comprendre, ou s'agit-il avant tout de l'appréhender, et de présenter - même de manière organisée - les thèmes du film ?
Cette croyance en la compréhension d'un film provient d'un amalgame généralement admis parmi la population : on comprend un film dès lors que l'on suit son histoire. L'existence d'une histoire, si logique soit-elle dans son déroulement, n'induit pas forcément la mise en compréhension. Elle dépend surtout de la didactique même de l'auteur, qu'elle soit filmique ou verbale. Alors faut-il en conclure qu'il n'existerait qu'un cinéma purement narratif, apparenté à de la littérature filmée ? Sans vouloir fâcher les amoureux des mots et de la langue, il serait absurde de vouloir résumer le septième art à cette forme de production.
INLAND EMPIRE déboute cette croyance. Que ce soit par son procédé ou par son sujet, INLAND EMPIRE n'est pas une oeuvre qui se déploie à la manière d'une narration. L'histoire n'est pas le récit, mais l'adéquation, la juxtaposition de données très hétérogènes qui par leur seule illustration à l'écran évoquent une histoire. Ce n'est pas une équation, puisqu'il n'y a rien à résoudre, mais l'assemblage de données antinomiques, qui peuvent être renverser dans le même champ sans que cela affecte le déroulement du film. (1 + x + 8 + Y plutôt que 1,2,3,4). Autrement dit, le film est guidé dans sa construction et dans sa présentation à l'écran non pas par les lignes de script, de dialogues, mais par l'image elle-même. Le film ne se suit pas à la manière d'un fil, mais s'arpente, dès lors que les scènes posées dans un ordre aléatoire n'affecte pas l'ensemble. INLAND EMPIRE perfectionne ce principe de cinéma non-narratif en montrant que la composition même de l'image est à même de donner un procédé "narratif". Une certaine "histoire" peut se dessiner avec ou sans les dialogues.
INLAND EMPIRE confirme que le cinéma de Lynch est avant tout affaire de néo-expressionisme. Un cinéma de l'intérieur, un art qui exprime les ressentis et le Inland des individus. A l'instar des plus grands muets allemands du début du XXe siècle, l'image et la composition des plans (Position des personnages dans le champ de la caméra, expressions des faciès accentués, plans rapprochés et disproportionnés) offrent au spectateur une vision du monde qui à elle seule peut s'affranchir du procédé narratif, d'un récit. D'aucuns parlent du rôle fondamental du son dans les films de Lynch. Le son est utilisé comme l'instrumentation des films muets : une bande son qui peut être changée, déplacée au fil des scènes sans que cela affecte réellement leur efficacité scénaristique. Le son ne doit pas être seulement un moyen de rebondir. Il peut ne pas être un élément de découpage du script et du rythme même du film. Si la texture sonore de INLAND EMPIRE confère une ambiance, celle-ci celle-ci ne dépend ni du son, ni du texte. Ainsi, par l'image, INLAND EMPIRE serait un film ne souffrant pas de la scricte irréversibilité des films à structure narrative.
Outre le procédé, le propos de David Lynch tend vers la même idée. Il est très surprenant de constater que le film s'ouvre sur le thème de l'obsession du script ainsi que son contenu alors même que - a priori - lors de sa construction, il en est presque dépourvu. La place du personnage de Nikki, son interrogation sur son existence, sur ce qui est ou ce qui serait sa vie, renvoie directement au scénario et à l'idée d'emprisonnement. Le personnage est-il bridé par l'écriture ? La vie ne serait-elle pas une succession d'éléments singuliers dont il est difficile de relier ? L'assemblage de ces bouts par l'écriture réduirait-il une complexité qui finalement, est inaccessible ?
Si jusqu'à présent David Lynch jouait constamment de l'opposition entre cruauté et sensualité des hommes et du monde, dans INLAND EMPIRE, il n'a que faire de la nécessité d'être un dyptique où la noirceur est tempérée par la naïveté. A la beauté plastique des plans de Twin Peaks : fire walk with me ou de Mulholland drive se substitue la laideur de l'image numérique de INLAND EMPIRE. La caméra filme avec désespoir et suit non sans complaisance, mais avec beaucoup d'hésitation, l'horreur de Nikki/Suzanne.
Certes, INLAND EMPIRE est une oeuvre radicale et éprouvante. Le film ne cherche pas à répondre aux désirs du spectateur. Il ne s'agit ni de démontrer ni d'initier. Il n'y a pas d'explication pas plus qu'il y ait une envie d'être didactique dans la manière de représenter la chose. Lynch présente son film sans chercher des ressorts attractifs qui pourraient nuire à la pureté de son image du monde. En ce sens, INLAND EMPIRE est le rejeton d'une forme de conception de l'art qui s'affranchit des desiderata du quotidien et des hommes.



















